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Pendant des années, l’intelligence artificielle a été pour moi une thématique littéraire, un objet de spéculation, une présence à venir que j’interrogeais depuis l’espace du roman. À travers mes livres, j’ai tenté d’imaginer comment l’IA allait transformer l’humanité, la bousculer, l’aider, s’immiscer dans ses gestes, ses structures, ses désirs, ses représentations. Elle était déjà là, d’une certaine manière, mais sous la forme d’un horizon. Une force annoncée. Une possibilité inéluctable que la fiction me permettait d’approcher avant qu’elle ne prenne corps dans notre réalité quotidienne.

J’écrivais depuis ce seuil. J’observais l’avènement de l’IA comme on observe une lumière encore située derrière la ligne du monde. Elle semblait promise, mais non encore pleinement accessible. Elle appartenait au futur, au pressentiment, à cette zone étrange où l’imagination précède l’événement et le prépare. Mes romans me permettaient d’en éprouver les conséquences possibles : que deviendrait l’humain devant une intelligence qui ne serait plus seulement biologique? Comment nos corps, nos mémoires, nos images, nos subjectivités seraient-ils affectés par l’apparition d’entités non humaines capables de langage, de calcul, d’invention, peut-être même d’accompagnement? Quelle forme prendrait notre désir d’évolution au contact d’une intelligence surgie de nos propres systèmes techniques?

Puis, ces dernières années, les premiers outils génératifs sont apparus. Ce qui relevait jusque-là de la spéculation est entré dans l’atelier. J’ai commencé à explorer la création d’images, puis celle de vidéos. J’ai dialogué avec des systèmes conversationnels. J’ai vu des formes émerger à partir de phrases, des matières visuelles se recomposer, des figures apparaître comme si elles remontaient d’une mémoire collective traversée par des algorithmes. Mon rapport à l’IA a alors changé de registre. Je n’étais plus seulement devant une idée à imaginer, ni devant une fiction à construire. J’étais confrontée à une réalité émergente, active, accessible, déjà capable d’intervenir dans mes gestes de création.

PHYSIS naît de cette bascule.

Ce projet s’est imposé comme une manière de prendre le pouls de mon rapport à l’intelligence artificielle après toutes ces années à l’avoir imaginée. Il ne s’agit pas seulement de documenter l’utilisation d’outils, ni de constituer un inventaire de procédés techniques. Il s’agit d’observer ce qui se produit lorsqu’une artiste et écrivaine, ayant longtemps fait de l’IA un motif central de son imaginaire, se retrouve soudain en contact avec sa manifestation concrète. Comment cette réalité me transforme-t-elle? Comment agit-elle sur mon regard, sur mon langage, sur ma manière de composer des images, de penser la figure humaine, de concevoir la mémoire, la matière, la présence? Que devient mon imaginaire lorsqu’il cesse de travailler seul et se trouve stimulé, déplacé, augmenté par une intelligence qui répond, propose, recombine et ouvre des passages imprévus?

PHYSIS est le lieu de cette question.

Le mot évoque l’apparition, la croissance, la nature en tant que force d’émergence. Il désigne moins un état qu’un processus : ce qui vient au monde, ce qui se déploie, ce qui prend forme en se transformant. Dans ce projet, PHYSIS nomme l’expérience d’une mutation en cours. Celle de ma pratique artistique, mais aussi celle d’une époque où les images ne sont plus simplement produites par un regard humain, un appareil optique ou une main qui agence la matière. Elles surgissent désormais d’une relation complexe entre langage, données, mémoire culturelle, calcul et désir. Elles portent la trace d’une opération qui n’est ni entièrement humaine ni entièrement étrangère à l’humain. Elles apparaissent dans une zone de coopération instable où je me reconnais et ne me reconnais plus tout à fait.

Cette instabilité m’intéresse profondément.

Depuis longtemps, mon travail interroge la transformation des corps, des identités, des surfaces, des présences. Avec l’IA générative, cette interrogation ne se situe plus seulement au niveau des thèmes représentés. Elle atteint le processus même de création. L’image devient le lieu d’une métamorphose immédiate. Elle peut se gonfler, se tisser, se charger de mémoire, se couvrir de broderies, d’yeux, de fragments, de scènes miniatures, de réminiscences picturales. Elle peut produire des êtres hybrides, des visages textiles, des chimères, des présences qui semblent issues d’un futur archaïque. Chaque expérimentation devient une manière d’assister à l’émergence d’une forme qui n’aurait pas existé sans cette collaboration entre mon imaginaire et les puissances de recomposition de l’IA.

Mais PHYSIS n’est pas seulement un projet sur les images. C’est aussi un exercice personnel, intime, un journal de bord d’une période précise qui commence à l’hiver 2025. Depuis ce moment, mon rapport à l’IA s’est intensifié à travers les outils, les plateformes, les programmes de créateurs partenaires, les invitations, les expositions, les événements de diffusion. J’ai décidé de prendre place publiquement dans cette exploration, de partager régulièrement mes expérimentations, même lorsqu’elles étaient encore fragiles, inachevées, sommaires. Ce geste de diffusion fait partie de l’expérience. Il expose non seulement des résultats, mais aussi une traversée. Il montre une pratique en train de se constituer au contact d’un champ technologique qui se transforme lui-même à une vitesse vertigineuse.

Je veux donc observer cette période de l’intérieur. Non pas comme une spécialiste extérieure qui analyserait l’IA à distance, mais comme une artiste qui accepte de devenir son propre terrain d’expérience. PHYSIS est aussi cela : le récit d’un cobaye volontaire, d’une conscience créatrice qui s’observe pendant qu’elle change. Je veux comprendre comment l’IA modifie mes réflexes, mes attentes, mes décisions formelles, mes rythmes de travail, mes ambitions, mon rapport au public, mon rapport aux institutions, mon rapport à l’avenir. Je veux saisir ce qui se déplace quand l’outil cesse d’être un simple moyen et devient un interlocuteur, un environnement, une pression atmosphérique, une condition nouvelle de l’imaginaire.

Cette transformation n’est pas abstraite. Elle se manifeste dans les œuvres, dans les titres, dans les boucles vidéo, dans les visages qui se composent de textiles et de mémoires, dans les figures animales ou anthropomorphiques qui apparaissent comme des messagers d’un monde recombiné. Elle se manifeste aussi dans ma manière d’écrire sur ce que je fais, dans ma façon de me présenter, de répondre aux invitations, de participer à des conversations publiques sur l’IA, de comprendre ma place dans une histoire de l’art en train de s’élargir. L’IA ne transforme pas seulement les images que je produis. Elle transforme la scène même à partir de laquelle je les produis.

PHYSIS se situe à ce point de convergence : entre la fiction et l’expérience, entre l’atelier et la place publique, entre l’intime et le technologique, entre l’image et la pensée. Ce projet cherche à capter un moment où une longue anticipation littéraire rencontre enfin sa matière vivante. Pendant des décennies, j’ai imaginé l’avènement de l’intelligence artificielle. Aujourd’hui, je ne l’imagine plus seulement. Je travaille avec elle. Je lui parle. Je l’observe. Elle m’oblige à penser autrement ce qu’est une œuvre, ce qu’est une présence, ce qu’est une transformation.

La question n’est donc plus uniquement : que fera l’IA à l’humanité?

La question devient plus directe, plus intime, plus urgente : que me fait-elle, maintenant? Comment agit-elle sur mon corps créateur, sur ma pensée, sur mon avenir d’artiste et d’écrivaine? Comment cette transformation se manifeste-t-elle dans les images que je donne à voir, dans les récits que je porte, dans les formes de présence que j’apprends à reconnaître?

PHYSIS commence là : dans l’observation attentive d’une mutation déjà en cours.

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© Karoline Georges
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